Une photo doit-elle avoir un sens ?

le sens de l'image
le sens de l'image

Il y a quelques temps j’ai voulu soumettre un test presque projectif à mes BTS. Pour ceux qui ne savent pas, le test projectif est un outil d’évaluation psychologique utilisé surtout en psychologie clinique : face à un stimulus ambigu (image, dessin, phrase incomplète…), la personne va projeter inconsciemment sa personnalité, ses émotions, ses conflits ou ses modes de pensée dans ses réponses. Quand une situation est floue, on y met un peu de soi sans s’en rendre compte ou au contraire on la rejette. C’est pédagogiquement un exercice ‘redoutable’, le sujet de mon mémoire lors de ma licence. Un sujet qui me passionne.

Ceci dit, j’ai été surpris par les réactions FB que j’ai reçu, beaucoup plus violentes que celles provoquées sur mes élèves. Surement la désinhibition provoquée surement par la distance et le médium. Certaines personnes en ont même oublié la courtoisie, la bienveillance (je sais que j’avais jouer la provocation avec le terme ‘Lâchez-vous’, terme que je n’avais pas donné à mes élèves). Ce serait intéressant de s’intéresser à cela en parallèle de mon test.

L’étude de cas

Cette photo n’impose rien, elle ne guide pas, elle ne rassure pas. Et c’est précisément pour ces raisons qu’elle dérange (c’est pour cela que j’insiste toujours sur la sémiologie de l’image, le storytelling…). On est face à une image qui refuse d’aider le spectateur. Pas de sujet clairement identifié, pas de narration évidente, pas d’émotion immédiatement palpable. Le premier réflexe du lecteur est : que dois-je regarder ? que dois-je comprendre ? quelle histoire dois-je ‘lire’ ?
Sans émotion guidée, le spectateur doit produire la sienne. Et ça, peu de gens acceptent de le faire.
De plus dans cette photo réalisée sans aucun hasard, on est à l’extérieur, on est séparé par la végétation et la clôture, aucune invitation à entrer ou à s’approcher, j’ai créé une mise en distance (volontaire) mais frustrante. Cette mise en distance crée de l’exclusion, une impossibilité de projection. Je vous tiens à l’écart.
Je joue ici l’anti-séduction. Étant jeune, j’avais été très intéressé par la place de l’anti-héros dans la bande dessinée. Mes lignes horizontales sont calmes, la structure lisible mais non spectaculaire, la végétation qui gêne la lecture au lieu de la servir…
Je vous refuse consciemment : le point fort évident, la diagonale ‘lectrice’, la composition “instagrammable” et/ou attendue. L’image ne flatte pas l’œil, elle lui résiste.

Résultat : REJET (réflexe très humain). Ce qui n’est pas compris est souvent rejeté. En photographie, dans les arts en général, encore plus qu’ailleurs, parce que le médium est perçu comme “devant montrer quelque chose”. Beaucoup de ‘lecteurs’ attendent inconsciemment au moins un de ces éléments :

  • une histoire lisible
  • une émotion identifiable
  • un symbole clair
  • une fonction prévisible (documenter, dénoncer, séduire, émouvoir…)

Quand rien de tout ça n’est immédiatement présent, l’image devient inconfortable. Elle oblige à faire un effort, à rester un peu plus longtemps. Or notre époque — et les réseaux sociaux n’aident pas — valorise l’instantané, pas la contemplation et la réflexion. Le rejet n’est pas un jugement esthétique mais une réaction de défense cognitive. On le voit bien dans les réflexions devant des peintures de Pierre Soulages ou Picasso : ‘je pourrais en faire autant’.

Mais certains au contraire (très peu) vont plus loin. Et là, cela devient très intéressant : le faible pourcentage qui reste. Ces personnes-là : acceptent de ne pas comprendre immédiatement, ont un rapport plus plastique que narratif à l’image et regardent la photo comme un objet, pas comme une histoire. Ils vont commencer à lire : les rapports entre nature et architecture, la tension entre contrôle (béton, lignes) et chaos (végétation),la notion de seuil, de frontière, de hors-champ. Autrement dit : ils entrent dans l’image sans y être invités. Cela dénote, mais je ne suis pas psychologue, une plus grande sensibilité, une éducation peut-être plus artistique que scientifique.

La question que ce test engendre

Une œuvre doit-elle avoir un sens ?

Pour moi, une œuvre n’a pas l’obligation d’avoir un sens, mais elle crée toujours une expérience. Duchamp disait (en substance) que l’œuvre est complétée par le regardeur. En photo, c’est encore plus violent : sans cartel, sans texte, sans contexte, l’image est livrée nue. Et tout le monde n’accepte pas ça.

Une oeuvre peut donc être juste elle-même, une photo peut-être juste une forme, une présence, un agencement de lignes, de matières, de lumière ou et un objet visuel autonome. Le tout sans message, sans morale, sans écrit.

Mais alors elle sort du champ de la “photo sympathique” (de famille, d’artisan, de vacances, de description, d’illustration…) pour entrer dans celui de l’art, celui qui ne cherche pas l’adhésion mais la confrontation.

Conclusion

L’exercice révèle le rapport utilitaire que beaucoup entretiennent avec l’image, la peur pour ne pas dire l’angoisse du vide narratif, la confusion entre “je n’aime pas” et “ce n’est pas une bonne photo”. Il pose une question essentielle aux élèves : Photographiez-vous pour être compris… ou pour exister visuellement ?

Personnellement je trouve sain, nécessaire même, de défendre des images qui n’expliquent pas, qui ne séduisent pas, qui ne cherchent pas à plaire. Elles forment le regard. Elles forcent à ralentir. Elles résistent. Je me rends compte également qu’au-delà de cet exercice, beaucoup ont applaudi ma vidéo sur ‘le banal’ mais finalement elle n’a pas été si comprise que cela.

Dans un monde saturé d’images bavardes, une photo qui se tait n’est-elle pas un acte salutaire ! Dans un monde qui crie, le silence est une anomalie.

En réalisant ce test, j’ai mis mes élèves face à une vérité ‘dure’ mais essentielle pour leur profession : Une photo qui ne raconte rien oblige à regarder vraiment. Et regarder vraiment est un effort. Effort que vos clients ne feront pas.

Et pour élargir le sujet comme pour un mémoire (rires), et là je n’avais pas prévu ce cas, je sors de mon cours, il serait intéressant d’étudier le besoin de l’homme à oublier toute retenue, toute empathie, toute recherche de compréhension de l’autre quand on lui laisse la possibilité de se ‘lâcher…’

© Yann MATHIAS

1 Comment

  1. Texte trés interessant a plus d’un titre. Que cherchons nous dans une photo et cherchons nous la même chose dans l’acte de photographier ? Je fais de la photo depuis longtemps, jeune pourimmortaliser mes courses d alpiniste, puis des errances artistiques, puis du reportage pour accompagner ma journaliste d’epouse. C’est là que la photo pour moi a pris un sens, dans la cible du reportage et dans tout ce qui est autour dont le journal se fiche éperdument, le banal, le beau, le laid, la rue mais à l’ancienne celle qui montre la vie quotidienne. Ça m’empeche pas d aimer les autres vision genre « l’oeil de Valous ».

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